Manière noire

De wiki de la SBF
Aller à : navigation, rechercher

La manière noire – qui peut aussi être appelée mezzotinte, mezzo-tinto ou bien gravure noire – est un procédé de gravure en creux sur cuivre. Sa spécificité consiste en la création d’un grain fin et régulier à la surface de la plaque qui permet de retenir l’encre afin d’obtenir un noir profond [1].

Technique

La manière noire est une technique de gravure en taille douce. Le procédé qui la caractérise est la première étape du travail. Le graveur utilise un berceau, une lame courbe fixée sur un large manche en bois dont le bord est hérissé de petites pointes au bout des rayures du dos. Empoignant le manche à deux mains, avec un mouvement de balance, il strie ainsi de points la plaque : il s’agit d’un travail lent car le graveur doit parcourir l’ensemble à plusieurs reprises, dans des sens différents, afin d’obtenir le grain.

La création du motif se fait après cela. La deuxième étape consiste gratter et polir la plaque pour graver la scène choisie – préalablement dessinée au crayon sur le cuivre – au grattoir et au brunissoir. Les surfaces ainsi travaillées retiendront moins l’encre que le grain serré obtenu au berceau, et le graveur dispose de cette manière les nuances de gris et les blancs.

La plaque est ensuite encrée et essuyée délicatement – il faut éviter les tampons durs à cause de la fragilité de la grenure – et passe enfin à la presse.

Lors de la préparation de la plaque, le graveur doit donc partir du fond virtuellement d’un noir parfait » qu’il a pu constituer en grainant le cuivre avec le berceau, pour ensuite rajouter la lumière, les éléments de l’image, au fur et à mesure qu’il travaille cette grenure, l’enlève et la polit par endroits.

Histoire

Ce procédé de gravure aurait été inventé par Ludwig von Siegen, lieutenant-colonel au service du landgrave de Hesse-Cassel, qui grave de cette manière le portrait de la princesse Amélie-Élisabeth de Hesse, épouse de son employeur, auquel il le dédie en écrivant ces lignées : « Il n’y a pas un seul graveur, un seul artiste quelconque qui puisse savoir comment cet ouvrage a été exécuté. » On estime que la manière noire aurait pu être découverte à la suite d’une eau-forte exécutée un peu trop vigoureusement. Toujours est-il que von Siegen transmet son secret à Robert, prince du Palatinat, qui le communique – après avoir rajouté le berceau à cette technique – au peintre Wallerant Vaillant, lequel en répand l’usage parmi d’autres graveurs flamands.

La manière noire est particulièrement prisée par les graveurs anglais au XVIIIe siècle. En 1712, le graveur allemand Jacob Christoph Le Blon invente la manière noire en couleur. Ce procédé s’appelle la trichromie, car trois couleurs primaires (jaune, cyan et magenta) suffisent à reproduire par superpositions tout le spectre des couleurs ; il arrive que le graveur en utilise plus, Le Blon réalise ainsi un portrait de Louis XV avec cinq couleurs. Il faut utiliser une plaque par couleur, et reproduire donc trois fois la manière noire. Grâce à la manière noire en couleurs, la technique est notamment conseillée pour la création de planches reproduisant des toiles de peinture ; Le Blon est d’ailleurs le coauteur, avec Antoine Gautier de Montdorge, d’un traité sur L'art d'imprimer les tableaux, publié en 1756.

Parmi les graveurs utilisant la manière noire, on peut citer le graveur d’anatomie français Jacques Fabien Gautier d’Agoty, et sa Myologie complette en couleur et grandeur naturelle publiée en 1746, ou encore l’Anglais William Ward, qui réalise lui aussi parfois des gravures à partir de cinq couleurs, comme La Mort d’Œdipe d’après la peinture de Johann Heinrich Füssli. Cependant, si le résultat que procure cette technique est apprécié, elle demande beaucoup de temps, surtout pour la grenure, et plus encore lorsqu’il faut travailler au moins trois plaques pour obtenir une estampe. Le procédé n’obtient pas un grand succès parmi les professionnels, même s’il compte toujours des praticiens aujourd’hui, dont une dizaine en France[2].

Bibliographie

André Béguin, Dictionnaire technique de l'estampe, Bruxelles, 1977, p. 336.

Léon de Laborde, Histoire de la gravure en manière noire, Paris, Didot l’Aîné, 1839. Entièrement numérisé sur Gallica.

Webographie

« La manière noire », gravuressurcuivre.com [consulté le 29 mars 2019]. Cette page web propose deux vidéos de graveurs exerçant la technique de la manière noire pour la création d'une estampe.

Notes

  1. Une grande partie des informations de cet article est tirée de l’entrée « Matière noire » dans le Dictionnaire technique de l'estampe d’André Béguin (c.f. bibliographie).
  2. Leroy Garioud, « Approche des Techniques de la Gravure », artactif.com [consulté le 29 mars 2019].