Claude Gellée (comme graveur)

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 1.	Formation : des influences italiennes bien présentes.
    Plus réputé pour ses tableaux de paysages et ses dessins, Claude Gellée, mieux connu sous le nom de Claude « le Lorrain », est pourtant un artiste graveur de tout premier plan et son catalogue d’estampes constitue un ensemble remarquable. La part réservée aux gravures dans son œuvre est certes assez restreinte : le nombre exact de ses estampes reste incertain mais se situe autour d’une cinquantaine (les catalogues comme ceux de Robert Dumesnil ou de Meaume et Duplessis en mentionnent entre 42 et 45), dont cinq connues entre 1650 et 1670, une période très peu féconde dans sa production de gravures. L’abbé de Marolles, suivant son catalogue de 1666, en possédait par exemple 46 mais toutes n’étaient pas officiellement attribuées. Lorsque sa carrière de peintre ne lui permit plus de travailler autant la gravure face à la demande croissante de commandes, sa production d’estampes se raréfia. La majeure partie de son œuvre de graveur fut donc exécutée lors des débuts de sa carrière, entre la fin des années 1620 et la fin des années 1630. Rien n’indiquait au début l’éclosion d’un tel talent. Il quitte l’école du village pour aller en apprentissage dans une pâtisserie. C’est grâce à ce métier et par l’intermédiaire d’un groupe de pâtissiers qu’il se rend en Italie, à Rome, en 1616, où il commence à pratiquer le dessin. L’artiste, alors à Rome pour sa formation, pour étudier dans de grandes écoles de peinture ou pour être recruté dans l’atelier d’un maître (il devient assistant dans l’atelier du peintre paysagiste Agostino Tassi), alterne ses voyages avec sa Lorraine natale à Chamagne, près de Charmes, sur la Moselle, où il revint par exemple en 1625. Mais dès 1626, il retourne à Rome où il s’établit définitivement. Ces voyages à Rome se ressentent d’ailleurs dans ses compositions gravées puisque le thème de la campagne romaine revient fréquemment. Il s’entraine ainsi en pleine nature en tentant de saisir les évolutions de la lumière dans le lointain et passe de nombreuses journées à contempler le paysage et les vestiges archéologiques italiens, dans le sillage d’un Annibal Carrache, peintre qui a perfectionné le paysage dit « classique ». D’autres peintres, nordiques, tels Herman Van Swanevelt ou Pieter Van Laer, l’accompagnent parfois dans son exercice et l’ont sans doute influencé dans l’évolution de son dessin de paysage. Parvenu à saisir au vif la nature inanimée, il délaissa sans doute l’étude de la figure humaine pour se concentrer sur un thème où il excelle. Ses dessins et ses premières gravures sont ainsi empreints d’un véritable amour pour la beauté de la nature qui atteint son apogée dans ses compositions sur toile. Au-delà de la formation au dessin et à l’analyse du paysage que lui procure le travail de l’estampe, ses gravures lui permettent aussi de faire diffuser ses œuvres, de se faire connaître auprès des collectionneurs et de lui assurer un revenu régulier grâce généralement à une vente de colportage. Il apprend de plus en plus à maîtriser la technique de l’eau-forte par l’influence bien marquée d’autres artistes mais aussi grâce à son sens de la précision dans le dessin. Moins fasciné par la technique de l’eau-forte que Rembrandt à la même époque, il sut pourtant devenir un expert dans ce domaine.
 2. Apprentissage des techniques : un artiste passé maître dans l’art de l’eau-forte.
    Le travail de l’estampe constitue chez Claude Gellée un art à part entière dans l’ensemble de son œuvre. En effet, par cette technique, il ne réussit pas à atteindre le rendu esthétique et chromatique de ses tableaux. Par ses procédés de noir et de blanc, la gravure sur cuivre ne lui permet pas de rendre ces paysages lumineux, si propres à son art, par des effets de couleur comme les levers ou les couchers de soleil. John Ruskin avait véhiculé une image négative des œuvres sans couleurs de Claude Gellée en affirmant que ses esquisses et ses eaux-fortes étaient maladroites et que les lignes étaient incorrectes et fausses. Pourtant, il sut utiliser le procédé de l’eau-forte avec une technicité rare et un rendu admirable pour exprimer la splendeur de la nature, en jouant sur les dimensions atmosphériques et lumineuses. Ses estampes, d’un rendu esthétique abouti et d’une technicité inventive, illustrent parfaitement le procédé de l’eau-forte, apparu en Italie vers 1515-1520, en vogue au XVIIe siècle. Le travail de l’eau-forte consiste à dessiner à travers le vernis et à faire mordre la plaque dans un acide qui creuse ainsi au niveau des traits dessinés. Mais Claude Gellée utilise une autre technique, inventée dans les années 1630, qui consiste à graver dans le vernis dur pour obtenir ainsi un procédé plus facile que le travail au burin mais permettant surtout une profondeur de taille différente. Grâce à la technique du vernis dur, l’artiste réussit à donner plein de finesse dans les lignes et obtient des traits profonds et marqués suivant qu’il trempe plus ou moins longtemps la plaque dans le bain d’acide. C’est Jacques Callot (1592-1635), lui aussi lorrain, formé en Italie où il a découvert le vernis dur, qui eut l’idée de remplacer le vernis mou, habituellement utilisé par les graveurs par un vernis dur permettant de réaliser des morsures constantes et nettes. Il popularise cette technique de l’eau-forte notamment à travers ses portraits. Au cours de ce XVIIe siècle, la vogue des portraits et des paysages bat son plein et Claude Gellée s’inscrit parfaitement dans ce courant en exécutant également scènes de fêtes et scènes mythologiques. Ce dernier s’est largement inspiré de Callot en copiant quelques-unes de ses estampes et en procédant à sa manière, par la technique de la morsure pour obtenir de la profondeur. On connaît de Claude Gellée plusieurs épreuves d’essai datant de la fin des années 1620 et du début des années 1630 où il démontre un savoir-faire déjà bien acquis. Il s’entraîne également sur l’encrage des matrices pour donner davantage d’intensité et d’expressivité à ses compositions et n’hésite pas à multiplier les états – les étapes de l’évolution de l’image sur la planche de métal d’où l’on tire les épreuves – pour obtenir des rendus bien différents. Les effets atmosphériques dans ses estampes traduisent bien cette maîtrise du procédé de l’eau-forte, et ses ciels, ses rivières, ses bois sont exécutés avec force. Les paysages qu’il arrive à créer sont ainsi empreints d’une vérité mais aussi d’une idéalisation. L’évolution des créations de Claude Gellée dans le domaine de la gravure permettent de se rendre compte du degré d’expertise atteint dans son travail.
 3. Création : des débuts timides jusqu’à l’apogée de son art de graveur.
    Ses premières gravures sont créées à la pointe et constituent les tentatives de ses débuts de carrières. Même si la part des gravures dans son œuvre est mineure par rapport aux dessins et aux peintures, elle constitue sans nul doute un bon entraînement pour ses futurs tableaux de paysage. Des œuvres telles le Passage du Gué, l’Apparition ou l’Enlèvement d’Europe illustrent ainsi la période de son apprentissage dans ce domaine. On reconnut dans ces premières compositions l’influence du peintre-graveur allemand Joachim de Sandrart, à Rome de 1626 à 1636 et ami de Gellée, ainsi que celle du Hollandais Adam Elzheimer, partisan du clair-obscur à la manière de Rembrandt. À force de travail, son souci du détail et son sens de la précision lui permettent d’atteindre, après des débuts à la pointe sèche quelque peu hésitants, le sommet de cette technique notamment à travers la gravure d’une scène pastorale, Le Bouvier, vers 1636. La perfection et l’élégance de son art sont notamment atteintes par l’utilisation d’une pierre ponce sur sa plaque de cuivre afin de la rendre plus rêche. De plus, le grattoir lui aurait également permis d’apporter encore plus d’effets aux jeux de lumière dans ses compositions.  D’autres chefs-d’œuvre de la même période, la Danse au bord de l’eau, le Soleil levant et le Campo Vaccino (la seule gravure qu’il ait exécutée d’après un de ses tableaux), témoignent également de son génie dans la gravure. Cette période, où il entre dans l’Académie de Saint-Luc à Rome, coïncide également avec des commandes de clients prestigieux tel celles du pape Urbain VIII mais aussi du roi Philippe IV d’Espagne, de cardinaux ou d’ambassadeurs tels Philippe de Béthune ou Louis de Bourbon. Il commence à se faire un nom dans le monde de l’art et des faux se mettent à circuler sur le marché. Dans toute cette production, le paysage est maître et les personnages disposés au premier plan ne sont qu’un détail parmi ce triomphe de la nature. Pris ensuite par l’importance de ses commandes de toiles et touché par la maladie – il ne peut revenir à la technique de l’acide – il cessa, si ce n’est qu’à quelques reprises, de pratiquer la gravure sur cuivre, lui qui possédait une presse chez lui. Ses quelques derniers paysages manifestent une évolution de son art qui se tourne vers le lyrisme et la mythologie, davantage proche de Nicolas Poussin, comme dans Mercure et Aglaure, aux tonalités plus graves. Claude Gellée était, au milieu des années 1630, arrivé à l’apogée d’une technique et l’a peut-être aussi délaissé car il ne savait pas comment arriver à un meilleur résultat grâce aux techniques de morsure et d’abrasion directe. Son œuvre en tant qu’artiste-graveur fut donc brève mais non moins remarquable. Elle perdure après sa mort, en 1682, puisque le graveur marseillais Dominique Barrière a pour tâche de retracer les œuvres de Claude Gellée à partir de son Liber Veritatis. Dans ce livre, actuellement conservé au British Museum, Claude Gellée consignait ses dessins au lavis pour garder une trace de ses productions notamment pour éviter les reproductions frauduleuses. Les gravures de Claude Gellée connurent aussi une postérité plus tardive, aux XVIIIe et XIXe siècles, à travers des dessins et eaux-fortes réalisés à la manière du peintre par Cozens, Skelton ou Glover. 
    La dimension de ce peintre en tant qu’artiste-graveur doit ainsi être revalorisée, notamment dans le rôle qu’ont joué ses gravures au cours de sa grande carrière de peintre de paysage, connue de tous. La place de l’estampe dans l’ensemble de son œuvre a ainsi toute son importance pour cet artiste qui, par sa virtuosité dans l’art du paysage, annonce des artistes tels Whistler, Turner ou encore Corot.

Bibliographie sélective :

BLUM André, Les eaux-fortes de Claude Gellée dit le Lorrain, A. Morancé, Paris, 1923.

Claude Gellée dit Le Lorrain, son œuvre gravé [expos., Paris, Galerie Marcel Guiot, 1926].

Claude Gellée dit Le Lorrain : 1600-1682 [expos., Washington DC, National gallery of art, 1982, Galeries nationales du Grand Palais, 1983].